Dorian

Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles !

Bernanos

Fluide et ondulante, la route de Paris traçait son implacable percée grise à travers les frémissements bruns des bosquets et les reflets cuivrés des blés fauchés. Dorian faisait glisser avec aisance son automobile allemande sur le bitume lisse, légèrement grisé par la vitesse qui apaisait de fraiches contrariétés ; la gaité hypocrite du mariage l’avait écœuré, il ne convoitait plus que la solitude inquiète du dimanche soir. En arrivant à son appartement, il mangerait des nouilles japonaises en regardant une série américaine sur son écran coréen, mais pour l’instant il traversait le soir de septembre enfermé dans sa voiture, son esprit ruminant les menus événements du jour avec de vieux souvenirs des derniers jours d’été, des derniers jours alanguis de l’été comme écrit le poète – Dorian, lui, était moins sensible au charme que sujet au vertige qu’inspire tout ce qui se résume en ce mot : chute.

Quand je pense à ce crétin d’Amori… Il s’est vu avec sa calvitie rampante, sa stature de collégien et ses yeux plissés d’hypocrisie ? Ce parfait fayot sanitariste, véganiste, écologiste, humanitariste, cycliste… J’aurais dû me méfier, les premières impressions sont souvent les meilleures. Ce qu’il me fatigue à répéter les menaces gouvernementales d’épidémie, de fin du monde…il n’y a que la menace terroriste qu’il n’arbore pas publiquement – parce qu’il se veut de gauche. Croit-il vraiment qu’adopter le discours des dirigeants le place dans leur camp ? Mais on s’en tape que tu manges des graines et adores les éoliennes, tu es médiocre, banal et faux ; on se fout de ce que tu penses, on l’entend toute la journée à la télé, à la radio, à la machine à café ! Comment j’ai pu parler à ce type ? L’âge me ramollit. Il en est arrivé à un état de panique qui l’amène à croire que les vaccins sauveront le monde ! Il croit le gouvernement comme s’il n’avait pas échoué, failli, menti, volé, trahi… Seigneur, venez-lui en aide ! Apportez-lui un éclair de conscience ! Sans Fabrice je n’aurais pas survécu à ce repas, finalement je me suis plutôt bien amusé. Il faut dire que Fabrice est plusieurs niveaux au-dessus, pas ignare du tout, original, cohérent… Je suis admiratif de sa patience, de sa franchise, de sa bonté en somme. Une franchise toute provinciale, aimable, bienveillante… Il a un air bourru et intellectuel avec sa grosse barbe châtain à reflets roux et ses larges lunettes rectangulaires, mais aussi sincère et bon. Dommage que je ne le connaisse pas mieux. En même temps vivre à Toulouse… Il débattait avec Amori :

« Tu trouves ça normal que le premier parti de France n’ait pas 10 députés à l’assemblée ?

– Tu parles du FN là ? Bah heureusement qu’ils n’en ont pas plus !

– Si tu veux, mais ce qu’il faut bien voir, c’est que la constitution de la Vème est bien plus proche de celle de l’Algérie ou de la Russie que de celle des démocraties européennes. Ça ne peut pas durer.

– On n’est pas en dictature ! Tu votes encore pour qui tu veux, tu dis tout ce que tu veux !

– Non, on est pas en dictature, on est dans un régime autoritaire, et on le voit parfaitement en ce moment.

– Si c’est autoritaire d’éviter des morts et de prendre des mesures responsables…

– Ils n’évitent pas de morts et ils prennent des mesures irresponsables, ils affolent la population pour qu’elle accepte qu’ils lui prennent toujours plus de libertés !

– Ils ? C’est qui ce ils ?

– Les gouvernants,

– Etc.

Ça me parle moi cette affaire de régime autoritaire vermoulu. Il a touché quelque chose le père Fabrice. Il y a un déficit démocratique à tous les niveaux, il n’y a qu’Amori pour ne pas vouloir le voir, il est lui-même la preuve que quelque chose de fondamental ne va pas : comment tous les ratés de son genre se sont-ils retrouvés détenir autant de pouvoir ? Fabrice ne faiblissait pas :

« Comment tu appelles un régime qui conditionne de pouvoir mener une vie normale à la prise d’un traitement ?

– Un gouvernement responsable, comme la majorité des français.

– Responsable ! Responsable de cette défaite sanitaire, de cette humiliation, de cette débâcle et de la faillite qui arrive. Tu crois que la Vème va se remettre de ça ?

– C’est pareil chez tous nos voisins !

– Non. Et ils ne sont pas les champions du monde des prélèvements obligatoires ! On paye pour quoi ? Pour cette misère ? Ce n’est pas une question sanitaire, la question n’est pas de savoir qui veut être malade et qui veut être sain, la question est de savoir qui fait encore confiance à ce gouvernement, qui accepte encore de suivre les lois imposées par ce gouvernement.

– Moi je suis très heureux de payer les infirmières qui te soigneront quand tu seras hospitalisé !

Ha ! Parce qu’il ne peut pas juste faire comme tout le monde ce mi-chauve mi-habile, il faut qu’il sache mieux ! Il faut qu’il prêche ! Putain on a fait le vaccin pour sortir tranquilles, parce qu’on en a ras le cul de rentrer à 19 heures comme des blaireaux ; lui, il l’a fait pour le Bien. Il en reprendrait même une dose par semaine s’il pouvait ! Une dose dans chaque fesse ! Rha ouai il veut s’injecter son vaccin en intra-veineuse carrément que ça lui monte plus fort ! De la vaxx pure ! Je suis sûr qu’il porte son masque seul dans sa voiture, ou sur son vélo plutôt… Tous ces tarés…au premier coup de pression leur cerveau a claqué, plus de logique, plus de raison, plus de réel. Ils sont complètement fumés par leur pandémie, le virus leur a bouffé les neurones, rongé les nerfs… Ils sont rôtis.

Dorian roulait ses pensées sur l’asphalte depuis un bon moment sans parvenir à se rasséréner, quelque chose démangeait son esprit, agitait sa conscience. Le mépris qu’il s’efforçait d’appliquer à Amori ne lui procurait qu’un soulagement superficiel. Que faisait-il de mieux ? S’il était d’accord avec Fabrice, que ne s’opposait-il pas aux lois qui le privaient de liberté ? Il toisait d’un regard cynique les phrases d’étudiant de science-po énonçant que ceux qui ne défendent pas leur liberté la perdront, ces appels à l’action qui visent à ne surtout rien faire, les marches pour, les marches contre, les pétitions, les appels, les tribunes… – Mais alors, il ne se passera jamais plus rien ? Il faudrait que reviennent des fous qui croient qu’ils valent mieux que d’être heureux, des fous capables de soumettre leur confort à une discipline tendue vers quelque chose de plus grand que le plaisir, l’amusement, l’argent… Il pensait à son ami Manu et à ses rêves révolutionnaires, à son idée de destitution…et si cette fois c’était maintenant ? Si c’était cette fois la bonne occasion de sortir de la société de contrôle, de sortir nos vies de l’emprise du capital ? (https://lelivreparfait.com/2018/11/19/la-conspiration/). Soudain, une masse se trouva devant sa route, la voiture tourna violemment à gauche pour l’éviter, puis plus violemment encore à droite pour éviter le bas côté, les pneus crissèrent et noircirent le goudron, l’arrière de la voiture se lança en avant et l’avant en arrière, Dorian sourit, parfaitement conscient de chaque détail, du mouvement de la voiture, de la lumière, extra-lucide, témoin de lui-même, le visage calme, le regard serein, attendant le choc. Le contrôle de sa vie lui échappait et il se sentait confiant, il n’avait rien à faire que d’attendre la réception de la pirouette. Il tenait son volant, droit, fixe, fier, attendait l’impact. Le temps tournait lentement, très lentement, le temps lui-même attendait le signal de départ pour s’accélérer furieusement. La voiture s’arrêta enfin, dans le sens de la route, juste à côté, dans un soupir. Dorian mit un instant à bouger, commença à se toucher, à chercher une blessure, s’anima, sorti rapidement de la voiture, en fît le tour : rien. Il n’avait rien. La voiture non plus, pas un poil de renard sur le pare-choc. Il avait fait un tour à 100 km/h et s’était arrêté sur le bas côté. Il se mit à rire, euphorique, il remerciait le Ciel, criait qu’il respecterait le Seigneur. La vie l’avait épargné, mais pourquoi ? Qu’avait-il fait lui, pour mériter qu’elle l’aimât à ce point ? Encore tout au miracle dont il venait d’être l’objet, interdit, groggy, il sursauta en entendant une voix rude et épaisse s’adresser à lui :

« – Ça va l’ami ? Hého ! Tout va bien ici ? » Lui lança un visage tanné enfoncé sous une casquette à l’ancienne

« – Bonsoir, ouioui Dieu merci, plus de peur que mal.

– Hébeh ! Vous en devez une belle ! J’ai entendu les crissements de pneus, je me suis dit encore un qui aura été trop pressé de retourner d’où il vient. Vous êtes sûr que tout va bien ?

– Ouioui merci, c’est un miracle !

– Si vous le dites. »

Après s’être assuré que Dorian n’avait besoin de rien, l’homme s’éloigna en sifflant son chien qui releva sa truffe et se mit à courir les oreilles battantes. Dorian resta un instant observer ces deux silhouettes se fondre dans les champs en direction du soleil, de moins en moins nettes, des ombres se détachant sur l’horizon de vermeil. Cela devait faire des années qu’il n’avait pas croisé un paysan ou plutôt quelqu’un de la campagne. Il n’y a pas de paysan à Paris, pas plus qu’à Arcachon, La Baule, Biarritz… Dorian ne fréquentait que des citadins blottis dans leurs métropoles ouvertes au monde mais pas aux ploucs. Ces gens-là existaient donc encore… Qu’est-ce qu’il en a à foutre du pass lui ? Il passe où il veut, pas besoin de vigile, pas besoin de route, pas besoin de chemin, il coupe à travers champs, à travers bois… Dorian se surprit à caresser le rêve enfantin de chevaucher de grandes étendues herbeuses, seul avec la nature, loin des hommes, du bruit et de la fureur… A défaut, il démarra son véhicule hybride (une automobile à moteur à la fois électrique et essence) et reprit la route doucement jusqu’à chez lui, conduisant avec l’attention d’un débutant, heureux comme une bête. Arrivé à son petit appartement, il rangea soigneusement ses vêtements, alluma la télé et se planta voûté, le cou tendu, face à son réfrigérateur vide. Il commanda finalement un burger en livraison, s’installa devant une série et s’avisa de ses affaires sentimentales – il s’était gardé des messages à lire et des conversations à relancer en prévision de ce moment. Il resta cultiver sa fatigue longtemps, écrivant des banalités sur son téléphone en regardant la série d’un œil, attendant que l’épuisement soit assez puissant pour l’emporter immédiatement, sans attente surtout, sans interruption.

Au bureau, Dorian raconta que le mariage était super, que les gens étaient sympas et qu’il avait rencontré une jeune fille pas mal – pamalle du coup ?… Tout se passait comme d’habitude. Le mardi, il se sentait déjà plus frais et ne s’endormit pas. Il se repassait les événements du week-end, toujours contrarié. On peut échapper au monde mais pas à soi-même. Dorian sentit toute sa solitude, tout le mensonge qu’il se racontait, il réalisa enfin qu’il était seul dans son lit, qu’il avait assisté seul à l’union de deux personnes, qu’il avait bien passé les 30 ans et qu’il n’en était pas moins seul, qu’il avait eu son accident seul et que personne ne s’en était soucié que ce péquenaud sorti des bois. Qu’aurait-il laissé si la voiture… Il n’avait parlé de son petit accident à personne : sa mère se serait inquiétée inutilement, ses amis auraient raconté leurs propres accidents et ses collègues auraient regretté que l’occasion ne l’écarte pas quelques temps… La douleur tant redoutée fondit sur lui, une douleur si intense qu’elle lui serrait la gorge, qu’elle lui serrait les os. Il ne valait rien. Le seul jugement sincère qu’il pouvait porter sur lui-même était limpide : il n’était qu’une merde. Il était lâche, faible et laid. Ses pensées, ses désirs, son imaginaire, sa morale, étaient lâches faibles et laids. Il avait fait de sa vie un médiocre enfer pour adolescent capricieux, il rêvait de grosses voitures, d’argent et de filles faciles. Comment lui en vouloir ? Plus personne n’a honte de la cupidité, du lucre ou de sa luxure, au contraire, tout le monde s’en vante ! Il y avait cru lui aussi. Il n’avait pas hésité lorsqu’il s’était agi de se vacciner pour préserver son confort, son salaire, ses petits plaisirs… Comme si la liberté était négociable, comme s’il y avait des concessions avec la vie, comme si le mondavant allait revenir, comme s’il suffirait d’une élection pour tout changer… Il n’y a que les petits bourgeois de notre sorte pour croire encore que la réalité sociale et la vie politique officielle sont connectées ; les gueux qui manifestent tous les samedis ont bien compris eux, ils se rassemblent, s’organisent, s’agrègent, les sans-dents défilent aux côtés des diesel-gitanes. Il ressentait toute l’insatisfaction qu’il tirait d’une vie de plaisirs et de divertissement et voulu changer. Il voulu vivre avec courage, vérité et amour… Il se promit de changer et de voir Manu dès demain pour changer le monde. Il fallait qu’il change, qu’il fasse quelque chose de fort pour se racheter, il fallait qu’il sacrifie ce à quoi il tenait le plus afin de pouvoir devenir ce qu’il devrait être – il fallait qu’il écrase sa voiture contre un platane.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s