La conspiration

Maintenant ou jamais, l’insurrection qui ne vient pas

 

« Ainsi, dans l’année, ma saison favorite, ce sont les derniers jours alanguis de l’été, qui précèdent immédiatement l’automne, et dans la journée l’heure où je me promène est quand le soleil se repose avant de s’évanouir, avec des rayons de cuivre jaune sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux. »

 

    Emmanuel portait barbe et chemise impeccables. Il plaisait aux femmes de l’équipe, c’est-à-dire aux trentenaires ennuyées et aux jeunes excitées encore un peu étudiantes. Les hommes y étaient plus indifférents : il était assez réservé pour ne pas attiser leur jalousie. Je l’avais fait embaucher pour sa belle gueule et son air confiant. Il était bon dans son travail, assez discret, sans zèle particulier ; il partait assez tard mais se joignait rarement aux sorties avec l’équipe, ce qui entretenait une légère frustration parmi ses collègues. Avec moi il maintenait avec habileté une cordialité teintée de défiance, alimentée par une méfiance instinctive de subalterne. J’avais remarqué qu’il gardait un silence contrarié et répondait dans le vague lorsque la discussion roulait sur la politique ou sur les femmes, un type du genre « cherche la perfection pour fuir la réalité », je soupçonnais qu’il fasse partie de cette classe de désillusionnés qui ne vote ni ne se marie jamais parce que personne n’est jamais assez honnête pour recevoir leur voix, un Alceste à trottinette.

    Un soir, je devais le croiser dans un club de seconde zone où j’étais pourtant bien sûr de ne croiser aucun des snobs que je fréquente le jour. Il était assis devant une rangée des pintes vides avec un type louche au regard accusateur ; j’étais moi-même en compagnie non conventionnelle – c’est-à-dire avec une fille beaucoup trop jeune et un peu trop belle pour moi. Devinant mon embarras, cette petite salope se précipita vers le jeune premier, ce qui ne manqua pas de me plonger comme elle le voulait dans une colère noire dont elle fût l’heureuse victime – cette génération d’adolescentes en manque de domination et addictes au sexe violent me tient par les couilles, pas une ride et la brûlure des gifles les excite, se rejouent les pires films quand elles baisent, réclament qu’on leur fasse mal… mon Dieu ! je suis perdu d’avance, je n’y peux rien, la seule résistance possible  – et c’est la meilleure comme dit l’autre – est de céder, courageusement. Heureusement pour moi, Emmanuel ne paraissait pas animé par ce genre de considérations et se troubla plus que de raison en me voyant. Notre rencontre s’abrégea rapidement au soulagement général, mais le mal était fait, la fissure s’était faufilée sur mon image d’agent intégré du système. Sans plus m’inquiéter, je faisais confiance au sentiment de culpabilité et au sens de la hiérarchie pour préserver le secret de cette rencontre, qui devait pourtant nous rapprocher insensiblement, jusqu’à, à ma grande surprise, installer une camaraderie plutôt franche.

    Avec le temps la parole se libéra jusqu’à confesser la foi d’ultra-gauche du gendre idéal. La lecture de Maintenant l’avait ému, elle avait attisé son imagination – on sait ce qu’elle peut sur les hommes. « Je l’ai toujours sur moi, il me remonte quand j’y crois plus » – il agitait sous mon nez un petit livre écorné et me tarabustait sans ménagement.

« Ecoute Henri, je ne te comprends pas, qu’est-ce que tu fous englué dans cette vie pourrie, à produire de la merde pour le capital. Tu ne crois pas toi-même à ta propre vie. Tu fais l’inverse de ce que tu crois. En fin de compte, il s’agit de savoir si tu veux ou bien être révolutionnaire, ou bien faire la révolution. Etc. » De guerre lasse je finissais par lire son brûlot.

« C’est un sacré foutoir au ton docte ton machin, compliqué pour pas grand-chose, bourré de défauts… Mais ça dit quelque chose comme une fin d’adolescence qui ne se rend pas tout à fait, ça m’a fait penser à La plainte d’automne bizarrement… Depuis que Maria m’a quitté pour aller dans une autre étoile, etc, tu connais ? C’est prodigieux.

– Nah, et je m’en fous de ta Maria et de ses étoiles. Je te parle de sauver le monde et tu me réponds d’aller sur la lune… T’as compris le livre ? C’est maintenant ou jamais !

– Hoho, doucement avec les vieux, c’est déjà trop tard pour moi, et c’était sûrement perdu d’avance. Pourquoi tu n’écrirais pas ce que représente ce livre pour toi si tu y tiens tant ? Si c’est bon, je trouverais bien quelque part où le faire publier – à moins que tu ne t’en sentes pas capable ?… »

Je me débarrassais avec un sourire narquois de son obsession en chatouillant son orgueil – le point faible des hommes passionnés. Le texte finit par arriver, je vous le restitue tel quel pour en préserver le sel :

    « Il faut lire Maintenant. Parce qu’il faut lire maintenant. Il faut lire Maintenant maintenant. Lire maintenant c’est-à-dire maintenant vivre selon un mode d’existence qui étend la vie. Ce pourrait-être lire sans livre, sans mot, lire comme action de trouver un sens à une suite de signes et d’imaginer le monde qu’ils bâtissent. Lire comme vivre l’esprit allumé. Lire comme vivre hors l’économie, comme vivre avec ce qui est là, tout proche. Vivre avec le monde sinon rien.

    Lorsqu’on ouvre Maintenant on le lit tout de suite, jusqu’à ce que les contingences quotidiennes ne nous interrompent. Sans elles je l’aurais lu d’une traite – j’ai ainsi mesuré l’étendue des contraintes qui m’en ont tenu éloigné, certes pas si longtemps car je suis avantagé, doublement avantagé, triplement, quadruplement, insolemment avantagé, je suis une injuste concentration d’avantages. Donc j’ai lu maintenant en 2 jours – mesurez vous aussi votre niveau d’avantagement par rapport à cet étalon ! Lorsque j’ai fini Maintenant j’ai commencé à écrire ceci, et puis j’ai relu Maintenant et repris ceci. Entre temps j’en ai parlé un peu, j’ai conseillé de le lire, surtout j’y ai pensé. Disons, pour faire plaisir à Friedrich, que j’ai ruminé Maintenant.

    Pour faire simple Maintenant est bien écrit, vif, intelligent, profond et actuel. Maintenant c’est le turfu, l’avant-garde de l’essai, de la pensée politique. Le style est bon mais Maintenant n’est pas un livre de style, Maintenant est littéraire mais n’est pas un livre littéraire : c’est un livre politique et philosophique. Entendez Maintenant comme Manifeste. Ou un anti-manifeste. Un manifeste pour la désertion des institutions, fussent-elles économiques, politiques, sociales, etc. Je ne discuterai pas des idéesou des points de vue, je veux annoncer une parole. Une parole forte, fluide, sincère. Maintenant a un excellent flow. Les développements ne pèsent pas même lorsqu’ils s’étendent, des formules claquent en fin de paragraphes comme des maximes antiques, on peut les remâcher des jours durant. L’idée est celle de la destitution, comme concept philosophique, comme direction de pensée.

    Maintenant est le cri de désespoir d’une jeunesse confinée à l’immobilisme par l’atomisation de la société, le dernier cri pour faire comme s’il existait encore des liens humains ou qu’ils pourraient réapparaître à la faveur d’une disposition d’esprit nouvelle. Maintenant est le cri d’orgueil d’une jeunesse déclassée par l’automatisation du travail qui relègue une grande partie de ses membres au rang d’êtres surnuméraires, et par là-même leur retire la puissance collective de blocage des moyens de production pour ne leur laisser que l’impuissance collective de boycott hypothétique des produits consommés. Maintenant pourrait-être immature, irréaliste, capricieux, et tout ce que l’on veut, il en resterait l’expression toujours méprisée d’une jeunesse méprisée, déclassée, humiliée et incapable jusqu’à aujourd’hui de s’affranchir de cette société qui la broie. La société de contrôle devenant plus efficiente que la discipline salariale, elle tend naturellement à la remplacer et à nous priver de la liberté de s’organiser politiquement pour changer l’ordre des choses. C’est ici le point de confluence de l’éthique hacker et des idéaux anarchistes.

    Les vieux cons diront Maintenant est un livre adolescent, nous leur répondrons qu’ils sont des vieux cons. »

    Il attendait mon avis, inquiet et fier comme peut l’être un débutant de l’écriture. Je lui disais que c’était très beau, fougueux et vivant, que l’absence de recul collait au livre dont il parlait et je lui donnais à lire la conspiration de Paul Nizan.

    Je lisais son texte avec le regard moqueur d’un adulte sur un adolescent qui croit vivre le premier l’amour, l’injustice et la trahison, à la fois avec une sorte de honte pour une bêtise qui s’ignore et avec une tendresse un peu nostalgique. J’aurais pu écrire ce texte. Peut-être moins bien d’ailleurs. Je ne pourrais plus en tout cas, mais sûrement que j’aurais pu écrire quelque chose dans le genre il y a bien longtemps, dans une autre vie.

    Je lui devais une réponse honnête.

    «  Écoute Emmanuel, à quoi bon prêcher une recomposition sociale qui ne tient pas compte de l’effondrement qui vient, lui, pour le coup ? L’insurrection n’est-elle pas la seule menace non crédible aujourd’hui ? Tu parles des sociétés de contrôle : qui conspire encore dans une société de surveillance généralisée ? Quelle forme la conspiration peut-elle prendre lorsque tous tes actes sont sous contrôle ? Qui oserait accomplir sa métamorphose et montrer le cafard qu’il est ?

    – Mais justement ! L’idée c’est de sortir, de faire désertion de cette société ! Pas d’y rester prisonniers.

    – C’est un vœux pieux, ils l’écrivent eux-mêmes, attends que je trouve la page – je cherchais parmi les passages sous-lignés et annotés. Tiens : « évidemment que les mondes que l’on construit ne maintiennent leur écart par rapport au capital que par la complicité dans le fait de l’attaquer et de conspirer contre lui, évidemment que les attaques qui ne porteraient pas en leur coeur une autre idée vécue du monde serait sans portée réelle, s’épuiseraient en un activisme stérile. » Ce terrible aveu que leur mouvement destituant, leur volonté de vivre en dehors et non pas contre le capital, en s’opposant à lui, ne tient que par le fait de s’opposer à lui….

    – Je ne comprends pas du tout la même chose que toi. Pour moi justement ça répond à ton objection. Relis-le je t’assure. Et puis finalement on s’en fout, c’est plus la question. Le temps n’est plus de savoir qui a raison, le temps est de se battre. Il est temps de prendre une décision simple à énoncer : « Cette décision, c’est celle de déserter, celle de sortir du rang, celle de s’organiser, celle de faire sécession, fût-ce imperceptiblement, mais dans tous les cas, maintenant. »

     « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or et d’étoile à étoile, et je danse »

    – Tu m’emmerdes avec tes poètes démodés. Tu as vu Fight Club ? C’est exactement ça. C’est pour ça que c’est un film référence pour toute notre génération : 1- la désertion, la sécession du monde du capital, la reprise en main de sa vie ; 2 – la formation d’un collectif ; 3 – le geste de ce collectif. Se soustraire à la domination capitaliste plutôt que la critiquer, se soustraire d’abord à la domination idéologique, à la domination du désir capitaliste. C’est d’abord faire exploser son appartement, perdre tous ses meubles et sa garde robe, avant de faire sauter le système bancaire. Personne ne peut lutter contre les banques s’il n’est pas prêt à perdre l’épargne qu’il y a déposée.

    – Peut-être même s’il ne l’a pas déjà perdue… Tu ne m’enlèveras pas avec tes grandes déclamations que la stratégie politique de Maintenant est celle d’adolescents immatures qui n’ont pas encore réalisé leur impuissance et par là leur arrogance : ils n’ont aucun pouvoir et aucune force, leur avis ne compte pas et n’a aucun effet, ils parlent pour eux seuls et sans épreuve de force se verront toujours soumis in fine, si besoin par la force dont ils oublient l’existence. Tout le livre a pour ressort essentiel la joyeuse croyance qu’une fois sortis des institutions quelles qu’elles soient, nous verrons les difficultés s’évanouir et les problèmes se résoudre d’eux-mêmes. Permets moi de douter.

    – La stratégie de Maintenant est sortir le capital de chaque détail et de chaque dimension de notre existence de se libérer du capital devenu univers total.

    – Peut-être. Peut-être que les employés pourraient se sentir digne de diriger leurs entreprises et qu’ils en deviendraient alors capables, si seulement ils n’étaient pas aussi vils que leurs patrons qu’ils exècrent… »

    Ainsi de suite, ivrognes au comptoir.

    Il m’était facile de sourire en coin de ces élans. Il me rappelait un peu le jeune garçon que j’avais été. Je voulais changer le monde moi aussi… Et puis je devais rencontrer Elise. Bernard Rosenthal s’était joué un amour transgressif, moi je perdais la foi en tombant amoureux.

    Elise avait eu mon numéro par une amie et m’avait fixé rendez-vous à son agence. Elle était déjà reconnue dans le métier ; j’étais un jeune prometteur. Elle avait 2 enfants de son mari ; j’étais encore en couple avec une fille pour laquelle j’avais bandé 3 mois. Je lisais en l’attendant et elle est donc arrivée, les yeux en avant, qui m’ont aspiré tout entier. Elle me claque la bise, ce qui me propulse  trop prêt d’elle. Je la suis. Je flotte. Je suis déjà vaincu. Étonnamment, je ne suis pas gêné. Nan je suis complètement charmé et je ne le sais pas encore, c’est-à-dire que je n’ai pas encore eu le temps de me le dire. Je suis captivé. Je ne sais rien et je sais tout, j’ai perdu le contrôle de ma voiture lancée à pleine vitesse. Elle parle face à moi, vive, claire, ses deux grands phares bleus braqués sur moi, elle se lève pour parler à sa secrétaire et me montrer son corps parfait à travers ses vêtements souples. Finalement elle me dit à peine au revoir et de la façon la moins formelle. Je sors tout étourdi. Je marche, son image se cristallise dans mon esprit. J’ai envie de la posséder entière, inconnue, de la sauver dans une tornade de quelques semaines – parce que bientôt tout cela sera mort et que j’aurai besoin d’une nouvelle rencontre pour me croire vivant.

    Sauf que je ne me suis jamais lassé – parce que notre intimité était prohibée, nos rapports secrets, que le danger rodait à chaque baiser, que je devais sans cesse trouver de nouveaux subterfuges pour la baiser à mort, parce que nous n’attendions rien l’un de l’autre. Les belles âmes ne comprendront pas : la vie est plus complexe que la pensée. Ce n’était pas de l’immoralité, c’était du vice, dans toute sa pureté, dans toute sa force. Nous n’avions ni l’un ni l’autre jamais trompé personne avant de nous rencontrer, en fin de compte il n’a jamais été question de tromper, tout cela existait sous un tout autre rapport, les bornes étaient strictes, aucune lumière ne devait jamais entrer et dans ce secret absolu résidait toute la confiance, une étincelle et l’illusion s’évanouissait. Notre conspiration était un jeu d’enfant, une féérie pour une autre fois.

    Je ne me souviens plus combien de temps notre affaire a duré. Après tout ce temps n’existe pas vraiment, pas sur le même plan. Je me souviens la convexité parfaite du nez, les cheveux collés au front, la peau si fine que je voyais l’air passer à travers la gorge, le sang gonfler les veines vertes du cou et des tempes battantes. Je me souviens des lieux, des mots, des sensations – quelque chose s’ouvre dans ma poitrine quand j’y pense. C’est peut-être après ça que je cours encore ? En tout cas, mes velléités révolutionnaires s’étaient évaporées sous le feu de cette passion sans même un regard d’adieu. Je garde en moi tout ça qui me semble si étranger aujourd’hui. Les circonstances font les hommes et non l’inverse. Les rêves de jeunesse crèvent les uns après les autres, certains comme des baudruches, d’autres la gorge percée, tout cela n’a aucune importance. La première femme trompera l’adolescent amoureux, la première richesse corrompra les élans révolutionnaires : la réalité érode toute stratégie. Je dirais même que la réalité conspire contre nous. Quelle est-elle donc, cette grande conspiration ? La conspiration communiste contre le capitalisme, la conspiration de la jeunesse contre les générations qui la précède, celle des femmes contre hommes ? Ou bien celle de l’ordre contre les révolutions, celle de la lassitude des vieux contre les élans de la jeunesse ? La conspiration, c’est le moteur de l’homme. Elle est partout : dans les couples, les familles, les villages, en nous-mêmes.

    Alors voilà, ce jeune Emmanuel, il m’a fait penser aux jeunes de la conspiration « Ils ne savaient pas encore comme c’est lourd et mou le monde, comme il ressemble peu à un mur qu’on flanque par terre pour en monter un autre beaucoup plus beau, mais plutôt à un amas sans queue ni tête de gélatine, à une espèce de grande méduse avec des organes bien cachés. » Je crois que tout le monde devrait lire ce livre, il fait grandir. Enfin, c’est ce que j’en pense. Peut-être que je suis dépassé, « l’époque est aux acharnés », parait-il. La génération perdue a fait des petits. Je vous raconte tout ça aujourd’hui parce que je n’en ai plus rien à foutre. Personne ne m’attend plus. Au final c’est tout ce qu’il reste à faire, continuer la comédie, la raconter encore, raison ou pas, futur ou pas. L’identité fluctue, seule l’existence est inaltérable.

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