Influenza

« Les journaux, les paroles s’envolent, les faits eux-mêmes s’effacent, s’oublient, se dissipent, si le gravé, le livre, ne viennent les sauver et les rendre éternels un petit peu. »

« Les petits moineaux ont plus de dignité que moi, ils se refusent à vivre derrière des barreaux – ils sont aussi légers espiègles qu’héroïques – en cage ils meurent moi je survis et je les regarde – et j’ai honte. »

LFC

chat écolier

La sonnerie s’abattait soudain sur toute la cours en un long grésillement de clochettes presque bucolique. Gentiment, nous nous dirigions aux entrées des bâtiments, encore tout essoufflés des jeux fraîchement interrompus. La récrée était terminée, nous revenions en classe. Le maître reprenait sa grammaire : « La troupe de canards sauvages descend vers l’étang ». Je copiais sur mon petit cahier à grands carreaux, quadrillé de lignes bleues et d’une ligne rose marquant la marge à gauche, avec mon stylo bille bleu, les boucles blanches tracées à la craie sur le tableau d’ardoise verte  – je copiais toujours très vite, de ma vilaine écriture en « pattes de mouches » qui exaspérait les grandes personnes qui devaient chausser leurs lunettes de presbytes pour me lire… Parfois je soufflais la réponse à mon voisin, lorsqu’il était moins vif qu’à l’accoutumée : son doigt se levait alors si fort qu’il en décollait ses fesses de sa chaise – il voulait toujours être le premier de la classe à donner la réponse. Un jour j’avais levé la main pour signaler au maître que j’avais mal à la gorge lorsque j’avalais ma salive. Il m’avait répondu de ne plus avaler ma salive. Par chance, j’ai grandi après la mode de l’ablation des végétations, on ne m’a pas enlevé les amygdales malgré de nombreuses angines. Je ne crois pas avoir jamais eu la grippe à l’école primaire. Aujourd’hui c’est surtout mon dos qui me fait mal lorsque je reste plier sur ma table – arrête de te plier ! C’est vrai, je me redresse et ça va mieux, je sais pourtant aujourd’hui que tout ne se soigne pas aussi simplement.

Depuis 3 mois, un nouveau virus venu de Chine se répand dans le monde par les vols intercontinentaux. C’est un virus à ARN nommé scientifiquement SARS-CoV2 (Severe acute respiratory syndrome coronavirus 2) et couramment le virus couronné, du nom de la famille à laquelle il appartient. Il tient son nom royal de l’aspect de sa membrane ornée de protéines S (spike), en forme de gros clous, qui lui permettent de se fixer à l’enzyme de conversion de l’angiotensine 2, présente à la surface de différentes cellules, notamment des cellules pulmonaires. Le SARS-CoV2 peut altérer la barrière alvéolo-capillaire qui permet l’échange gazeux entre le sang et l’air, et ainsi entrainer des pneumopathies, et dans les cas extrêmes un syndrome de détresse respiratoire aigüe. Cette fois il ne suffira pas d’arrêter de respirer…

Cela fait quelques jours que nous devons rester chez nous selon la formule consacrée – le soleil est levé et le DJ répète au micro sur de furieux BPM « rentrez chez vous » ! La fête est finie. La lumière s’est rallumée et il est temps de rentrer, plus ou moins seul, avec sa gueule de bois ou sa descente, dormir autant que possible pour atténuer la souffrance au réveil. La dépression guette. Nous devons rester chez nous car le virus couronné nous contamine, la maladie se répand comme une trainée de poudre, prête à faire sauter les services de réanimation. Ho bien sûr, la plupart d’entre nous vont bien, la plupart iront bien, seulement les autres… Qui va les sauver ? Il ne s’agit plus de prendre des pilules d’eau sucré ou de bien s’étirer… Qui va insuffler l’air dans les poitrines pourries ? Ces salauds de privilégiés prétentieux orgueilleux cupides médecins qui se plaignent alors qu’ils gagnent déjà vachement plus que nous ? Et comment vont-ils faire ? Avec quoi vont-ils soigner ? Avec ce qui leur reste, ce qui n’a pas encore été rentabilisé, 3 cuillères en plastique et 2 pots de yaourt ? Parce qu’au XXI siècle on optimise rentabilise managerise, yeah ! Au XXI siècle, on fait plus avec moins, magiciens ! On indexe pas… On ne réévalue plus les budgets… On désengage…progressivement…subrepticement…insidieusement. Depuis des décennies le néolibéralisme infiltre le pays comme le Virus Couronné le corps, et ronge les hôpitaux comme le virus les poumons. Quoi vous ne respirez plus ? Mais travaillez que diable ! La bourse s’écroule ! Du fond du pays, dans chaque cellule où chacun attend la fin de l’orage, une colère gronde, une question monte : où passe le pognon ?

Le virus couronné a gelé la galéjade, il menace de jeter de grands seaux d’eau glacée sur les têtes des grands gosses gâtés qui goutaient goulument les gras plaisirs bourgeois.

Dans mon hôpital tous les malades ont été renvoyés chez eux, pour faire de la place. On arrête les soins « non-urgents ». On pousse les murs. On vide les lits, parce qu’on en a pas de libre quand on travaille à flux tendu. On double les gardes. On double les temps de port de masques, parce qu’on en a pas assez. Jusqu’ici on tient. Enfin, nous, on tient. A côté c’est pas beau.

« Effectivement à M… c’est temps de guerre… On est plein à craquer de covid… Les gardes sont hardcore, tu passes ta vie dans les unités covid à monter de l’O2 et à faire des constats de décès… y a pas mal de jeunes en réa, ça fait déprimer ! En plus y a pénurie de masques… donc on en a 1 chirurgical Max/ 24h ».

Les masques tombent. Les menteurs faiseurs de lois ont beau payer les soignants avec leurs mots crevés, le réel a enfoncé la porte des châteaux espagnols. Désormais, chaque soir, Monsieur Propre vient faire à la télé un « point situation ». Le 15 mars il comptait 127 morts en France. Le 17 mars, 175 morts. Le 18 mars 264 morts, 89 dans la journée. Le 19 mars 372 morts, 108 dans la journée. Tout ne fait que commencer.

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