L’Affaire Kundera

A gauche, de l’autre côté de l’arche blanche, la fenêtre doit donner sur la cuisine. Tout est blanc, dehors comme dedans ; le parquet grince sous mes pas. La cafetière italienne en inox verse son or noir en fusion dans une tasse plus grande qu’elle. Les fumées serpentent sur l’hiver ; l’odeur chaude adoucit mes nerfs. Elle me tend l’essence et relance l’opération. Sur la petite table accrochée au mur, sous les papiers épars, un titre se dégage : L’Insoutenable légèreté de l’être – je n’avais pas encore remarqué de livre dans l’appartement.

« Ça te plaît ?

– Ah ça… Je l’ai lu il y a longtemps je voulais le reprendre. »

Reprendre Kundera ? C’est bien le plus sûr moyen de se gâter l’humeur… Je tais mes grimaces. Le café fort est doux, elle est curieuse et intelligente; il m’est impossible de dire ce que je pense, et impossible de savoir ce qu’elle pense. Kundera pose problème, divise, installe un malaise. Je l’ai pourtant lu, comme beaucoup, quasi entièrement, autour de mes 20 ans, mais rapidement les relectures sont devenues écoeurantes. Que s’est-il passé ? Me suis-je abîmé dans mon intimité ? Le cynisme fait moins d’effet [1]. Il est passé de mode. Rien n’a de sens…ouioui…ça ne m’empêchera pas de croire, et encore volontairement. Kundera est un auteur d’arrière-garde.

J’aurais pu discuter les personnages, les scènes, les mots… Les rapports amoureux, le kitsch, et leur retour dans le dernier roman – j’aurais pris le risque qu’elle croie que j’en connaissais plus qu’elle, et de la perdre. C’est peut-être l’idée la plus intéressante ébauchée dans le dernier roman justement, que l’on se sent plus à l’aise avec l’insignifiant.

intello_by_asteggiano_copyrightLorsqu’est sorti La fête de l’insignifiance, je l’ai acheté et lu, aimé même. De la première fois, il me reste l’impression de n’avoir senti aucun souffle d’émotion ou d’esthétique, et pourtant je flottais ensuite un peu différemment ; le livre n’est pas porté par un vent mais par un courant visqueux. Je pourrais dire qu’il est l’aboutissement de la seconde période, française, des livres courts dont on attendait à la fin de chacun que le roman arrive la prochaine fois…qu’il est le meilleur livre de Kundera depuis – depuis quoi d’ailleurs ? Mais il me laisse un goût trouble, suspect.  

J’étais pourtant averti avant même d’ouvrir. Éditeur n’est pas auteur, et on ne saurait tenir rigueur à un livre de sa quatrième, mais lorsque je retourne aujourd’hui le petit parallélépipède plat couleur crème estampillé avec fatuité nrf, et que je trouve sous le titre rouge « Jeter une lumière sur les problèmes les plus sérieux et en même temps ne pas prononcer une seule phrase sérieuse, être fasciné par la réalité du monde contemporain et en même temps éviter tout réalisme, voilà La Fête de l’insignifiance. », je ne peux plus m’empêcher de faire le rapprochement avec un autre styliste en vogue [2]… Comme un mauvais interprète jouant une partition trop difficile pour lui en passant les difficultés, il fait impression aux naïfs.

Pourtant elle veut débattre, savoir ce que je pense des rencontres, des aventures, des histoires… – Elle doit me trouver intéressant…  – Elle prononce « compatible » et « périodes ». Elle est rationnelle, cartésienne, le hasard n’existe pas. A force, je réponds carrément : « Je ne dis pas que la série de hasards s’est déroulée pour qu’ils se rencontrent, je dis que si Tomas croyait que le résultat de cette série n’était qu’un parfait accident, il éprouverait moins la détresse de continuer ou d’interrompre une relation fortuite (mais pas insensée). Puisque ça a eu lieu, ce n’est pas arrivé pour rien, l’existence se justifie elle-même. Un coup de dé n’abolira pas le hasard, il fera gagner ou perdre. » Elle n’est pas d’accord, peu importe.

La Fête de l’insignifiance débute par une méditation sur le nombril et l’érotisme, l’argumentaire est présenté comme une réflexion d’Alain. « À peu près au même moment », Ramon se promène au jardin du Luxembourg et snobe les gens qui font la queue à l’entrée de l’exposition Chagall. Viennent ensuite les autres personnages… Passons le résumé d’un livre que tout le monde connaît pour en venir aux sujets qui fâchent.

Pour la critique, si les phrases de Kundera sont simples, le degré de sérieux et de plaisanterie n’y a pourtant rien d’évident, ce qui donne au texte une dynamique constante, un mouvement perpétuel que transmettent les variations de niveau d’interprétation. Alice trouve qu’il se la pète, que son style est pauvre, sa poétique facile, ses trucs trop visibles. Un grand lecteur de Nabokov n’a jamais réussi à en lire plus d’un chapitre : “Il faudrait que je le lise… Ça me tombe des mains, c’est terrible, ça me déprime.”. Kundera se revendique Romancier[3], se réclame de Rabelais, de Cervantes bien sûr, Hasek, Kafka… Peut-il prendre place à leur suite ?

CV7YPvOWUAEFDwzDans ses “réflexions de praticien”[4] du roman il écrivait être sensible à quatre appels : celui du jeu, à la suite de Tristam Shandy et Jacques le fataliste ; l’appel du rêve qu’il entend en Kafka ; l’appel de la pensée “Musil et Broch firent entrer sur la scène du roman une intelligence souveraine et rayonnante”[5] ; et enfin l’appel du temps. Dans ses romans, Kundera laisse bien visibles les strates de sens et de construction, les pousse au grand jour jusqu’à faire parler le récit de celui-même qui le compose et les personnages de celui qui les crée ( l’un dit à l’autre « mais notre maître qui nous a inventé » [6]). Se trouve certainement très malin…mais moi comme d’autres, « je n’aime pas beaucoup que dans un roman le système sur lequel il est bâti lui perce la peau de partout… »[7]. De ces romans il disait lui-même les construire sur deux niveaux : “au premier niveau, je compose l’histoire romanesque ; au-dessus, je développe les thèmes”[8]. Bien, mais le lecteur a-t-il demandé à entrer dans les coulisses pendant le spectacle ? A voir les coutures[9]? Kundera discute légèreté et pesanteur à longueur de roman, qu’en est-il de son écriture ?  Il revendique la plaisanterie, et se prend au sérieux… Lui-même écrit que la sagesse du roman est celle de l’incertitude – que ne doute-t-il pas lorsqu’il écrit ! J’en arriverais à la conclusion que Kundera serait plus un roman qu’un romancier.

Elle m’attend sur un banc vert de la place pavée en bas de chez elle, les jambes croisées et les lunettes opaques. Les terrasses autour babillent ; des touristes lèchent une glace derrière elle, de l’autre côté du dossier. Son grand front regarde devant ses pieds. A dire vrai aucun nombril ne m’a jamais évoqué la maternité, ni le mien ni le sien d’ailleurs – ce qui rend d’emblée tout le raisonnement plutôt bancal. Elle me dit ce qu’elle pense des rencontres, des aventures, des histoires… Je réponds que j’ai toujours préféré le Luco, il me connaît mieux – “Quant à ces histoires de perdrix, ou d’anges qui tombent du ciel, c’est quand même un peu gros”. Oui, je suis d’accord, toutes ces histoires potaches de vieux célibataires à la masse finissent par ennuyer. Ramon confie sa théorie à D’Ardelo,

L’insignifiance, mon ami, c’est l’essence de l’existence. Elle est avec nous partout et toujours. Elle est présente même là où personne ne veut la voir : dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs. Cela exige souvent du courage pour la reconnaître dans des conditions aussi dramatiques et pour l’appeler par son nom. Mais il ne s’agit pas seulement de la reconnaître, il faut l’aimer, l’insignifiance, il faut apprendre à l’aimer. 

Après la réflexion sur Hegel, de Ramon déjà (“infinie bonne humeur” “unendliche Wohldemutheit” ) , le cours de Staline sur Kant (“Ding an sich”) et Schopenhauer (“Wille und Vorstellung”), La Fête de l’insignifiance finit par une sorte d’Amor Fati nietzschéen… Un livre sur les philosophes allemands…qu’avec les otaries de Vincennes, nous lisons dans le texte, dans le texte, dans le texte, dans le texte[10]

Les lions regardent la scène, toute histoire d’oiseau s’achève par un chat.

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[1] « J’ai 30 ans, j’ai 34 ans – les années se dessèchent comme des feuilles. » Salter, Un sport et un passe-temps.

[2]  “Excusez-moi, vous avez dû le noter, j’ai dit “en même temps”. Il parait mes amis, que c’est un tic de langage. Mais c’est un tic de langage qui voudrait dire que je ne suis pas clair, que je ne sais pas trancher, que je serais flou. Parce que, parce que vous savez, il y en a qui aime les cases, les idées bien rangées. Eh bien, je veux vous l’affirmer ce soir, je continuerai à utiliser “en même temps” dans mes phrases, mais aussi dans ma pensée, parce que “en même temps “ ça signifie simplement que l’on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d’une société. Ça veut dire, que oui je choisis la liberté et l’égalité, je choisi la croissance et la solidarité, je choisis l’entreprise et les salariés, je choisis comme le général de Gaulle, le meilleur de la gauche, et le meilleur de la droite, et même le meilleur du centre.” Emmanuel Macron, 17 avril 2017.

[3] L’art du roman.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6]  La fête de l’insignifiance.

[7] Lettrines, Julien Gracq.

[8]  Entretien sur l’art de la composition avec Christian Salmon.

[9]  “Le lecteur n’est pas supposé voir le travail, lui c’est un passager, il a payé sa place, il a acheté son livre, bah il ne s’occupe pas de ce qu’il se passe dans les soutes, il ne s’occupe pas de ce qu’il se passe sur le pont, il ne s’occupe pas de comment on conduit le navire,  lui il veut jouir, la délectation, il a le livre et il doit se délecter, mon devoir moi est de le faire se délecter.” Louis-Ferdinand Céline, 1958

[10] #arnevinzon 

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