Washing Of The Water

La seule question en ce qui vous concerne c’est de savoir si vous le voulez vraiment.

Monsieur Chanteloup.

Disons-le, positivement nous sommes perdus. Egarés, dévoyés, flottants, nous dirigeant plus ou moins volontairement selon le degré de désinvolture ou d’illusion – d’humilité ? Certains cherchent ; d’aucuns même sauraient ce qu’ils cherchent – les bienheureux ! Les coins de rues sont accablés de Bonheur et d’épanouissement personnel – quelle époque !

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On raconte qu’il y a plus de mille ans, du temps des sandales, cette quête préoccupait fort certains peuples orientaux, adorateurs de dieux à milles bras, à tête d’aigle et d’éléphant. Un vieil allemand du siècle passé, homme d’avant l’internet et le profilage de l’individu – de papier imprimé et d’ondes radios – a rapporté ces légendes en occident. Il avait grandi dans ce que nous aurions peine à inventer de plus austère, le protestantisme souabe du XIXe siècle, élevé par des parents missionnaires revenus d’Inde. Je tiens tout cela d’un de ces fervents disciples, homme seul à l’esprit bancal, qui, de toutes les histoires à dormir debout qu’il proférait à longueur de journée – le type s’écoutait parler des heures sans s’interrompre – semblait garder un goût spécial pour celles ayant trait à ce qu’il nommait, non sans se délecter, “la Spiritualité”. Ce thème ancre lui assurait le plus certainement à ses yeux, vis-à-vis de ses auditeurs plus ou moins attentifs, voire fictifs, le plus de prestige, d’aura, une certaine supériorité de celui qui a découvert une Amérique de l’existence. Le fatras d’idées qui constituait ses péroraisons ne manquait pas de charme, et la curiosité animant la méthode [1], je devais lire Siddhartha.

Paru en 1922, le livre deviendra culte pour les plus rigoureux des hippies [2] par la solide assise conceptuelle qu’il déploie – précisons tout de suite qu’il n’est pas une biographie de Siddhārtha Gautama, le premier bouddha. Siddhartha est une fiction qui relate la vie d’un homme aux temps pré-pétroliers. Enfant doué, trop doué, il apprend vite le savoir de son père brahmane, qui ne suffit rapidement plus à son appétit de sagesse et de connaissance. Se produit alors la première rupture, Siddhartha quitte son berceau, mû par une voix intérieure. Il décide de suivre les ascètes Samanas contre l’avis de son père, qui malgré la souffrance de le voir partir ne le retiendra pas. Son ami Govinda le suivra dans cette nouvelle vie de privation.

Parmi les Samanas, Siddhartha apprendra à faire taire ses sens et ses désirs, à réfléchir, attendre et jeûner, (sic) dans le but de découvrir, derrière les bruits de l’âme et du corps, son Moi. Ici comme précédemment, Siddhartha le prodige excelle, et en sait bientôt tout autant que ses maîtres. De fait, il se lasse. Il s’en ouvre naturellement à son ami Govinda – dont l’heureuse présence permet des dialogues à coeur ouvert… La même voix intérieure qui lui avait fait quitter son village résonne, il s’émancipe encore.

« … un jour, une nouvelle – était-ce un bruit ou une légende ? – arrive jusqu’à eux par les voies les plus détournées [3] : un homme était apparu, qu’on appelait Gotama, le Sublime, le Bouddha. » – Hesse a-t-il voulu opérer un dédoublement du Bouddha ? Siddhartha serait pratyekabuddha et Gotama Samyaksambuddha ? Je questionnai l’homme spirituel à ce propos, “Il y a le Grand et le Petit Véhicule. Quand j’étais avec les moines au Népal, c’était juste après le passage du Dalaï Lama, j’ai jeûné pendant 7 jours…” Il était parti.

De la rencontre avec le Bouddha naît la seconde rupture majeure de la vie de Siddhartha. Cette fois, il laisse partir plus qu’il ne quitte ; Govinda suivra Gotama, Siddhartha poursuivra sa route solitaire, persuadé que « personne n’arrivera à cet affranchissement au moyen d’une doctrine ». Le chemin vers la septième solitude se poursuit. Après avoir quitté père et mère, Siddhartha laisse partir son ami de toujours, se retrouve seul et connaît le Réveil. La première partie s’achève ainsi, Siddhartha est devenu seul, a connu l’éveil, et nous livre une profession de foi individualiste.

Animé de tels principes, disponible au monde, guidé par sa voix intérieure, Siddhartha passe le fleuve grâce à un vieux passeur et s’engage sur l’autre rive. Il y rencontre Kamala, maîtresse de l’Amour et de ses plaisirs, la première femme de sa vie. Un nouveau pan de l’existence se révèle à lui, les sens ne sont plus étouffés mais écoutés et éduqués, dans un art que lui enseigne sa maîtresse. La femme sensuelle rappelle à l’homme les excès de l’intellectualisation, les errements des raisonnements infinis, l’aveuglement de la logique, le libère de sa recherche spirituelle et le pousse à une quête matérielle. Pour être digne d’être reçu par elle, Siddhartha s’engage dans le jeu du commerce afin d’acquérir la richesse suffisante. Il s’associe au plus riche marchand de la ville. Ici encore l’élève prodige devient bientôt l’égal du maître, gardant un détachement suffisant pour s’assurer une certaine supériorité, un léger excédent de force venu de l’extérieur – bien utile sous la loi des marchands, qui est celle du plus fort. Siddhartha fait d’abord preuve de la même résolution que lorsqu’il avait quitté le foyer paternel, et reste fidèle aux principes des Samanas.

Avec le temps pourtant le jeu le prend, il se perd, s’oublie, se fond dans ce monde, s’égare dans le Samsara. Quelque chose, sa voix intérieure, le retient encore de devenir tout à fait quelqu’un qui réussit [4]. Finalement, c’est toujours Kamala qui le sauve et lui permet de supporter le vide de cette vie. Siddhartha finit par mener une vie en totale opposition avec les valeurs qui l’avaient conduit depuis sa naissance. Il s’avilit autant que lui est possible, jusqu’à vouloir se tuer. Face au gouffre, il entend à nouveau la voix intérieure qu’il avait étouffée. Om résonne dans tout son être, face au fleuve qu’il avait passé pour atteindre cette nouvelle vie. Il atteint le fond de la septième solitude. C’est alors seulement qu’il comprend toute la vanité de sa quête et nous adresse sa seconde profession de foi, presque chrétienne.

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Siddhartha revient au fleuve, ni sur une rive ni sur l’autre, là où la poésie opère, dans le cours de l’eau. Il partage l’existence du Passeur rencontré jadis, qui l’initie à sa dialectique héraclitéenne.

Suite à la plus grande souffrance de son existence, Siddhartha parvient enfin, écoutant le fleuve, à accepter tout ce qui arrive, bon et mauvais. La vie ramène opportunément auprès de lui son ami Govinda, parti avec lui à la recherche de la sagesse alors qu’ils étaient enfants. Après un rapide préambule, qui répète explicitement à tous les chercheurs de bonheur dont le but est d’être heureux, que nos routes ne peuvent se rejoindre, il lui expose ses découvertes définitives et ses révélations christiques [6].

Après le discours, le vieil homme fait de son visage un Aleph, visible de son ami Govinda, qui comprit alors avec la dernière émotion que Siddhartha était devenu l’Être Parfait.

Mon chat n’aurait pas besoin de tant de palabre – misérable sort que le nôtre !

Ne nous y trompons pas, s’il est habillé à l’oriental et qu’il revendique ses inspirations hindouistes et bouddhistes, ce livre est écrit en allemand et nourri à la philosophie germanique, de là ce syncrétisme, certes un peu débordant mais qui ne manque pas de faire réfléchir. Siddhartha tend davantage vers le conte philosophique que vers le roman, il questionne, fait penser, c’est là sa force. La charge conceptuelle occupe tout l’esprit à la lecture, rendant la simplicité de l’architecture bienvenue.

Non sans une certaine ironie, l’influence de Hermann Hesse se développera à son insu après les années 1950 sur la jeunesse américaine en perte de valeur, faisant de lui une figure de proue de la “contre-culture”, un Saint des Hippies… On connaît l’influence du bouddhisme sur Kerouac ( The Dharma Bums, Wake up ) – il semble fournir la croyance qui pouvait manquer à Fante pour devenir prophète. L’errance volontaire des beatniks se trouve une justification bénie dans la quête de Siddhartha – le rejet des doctrines et des possessions matérielles ne pouvait que plaire aux jeunes paltoquets en rébellion contre l’ordre bourgeois. Le bouddha lui-même s’était pourtant accompli dans les arts mondains et avait joui d’une vie de plaisir avant de décider le renoncement et l’ascèse. Aujourd’hui nombre de punks-à-chiens et schlags divers semblent un peu vite omettre de s’accomplir avant de renoncer – ascèse n’est pas misère. Quand aux demi-hippies bien dépeignés, enorgueillis de leur palmarès de passeport, consommateurs de destinations ne se différenciant du touriste que par la haine qu’ils lui vouent, une bonne lecture leur rappellerait qu’on ne voit jamais que ce que l’on connaît, c’est-à-dire qu’il est tout à fait possible de parcourir la terre sans jamais rien en voir [6]. Ils feront le tour du monde pour revenir avec les valeurs qui dormaient dans leur grenier. « Grass is always greener somewhere else » n’était-ce pas la devise Beat ?

Dieu et mon chat rient ; les livres m’apprennent à sourire.

Moine-et-chat

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Ou bien à lire gratuitement ICI, et dans le texte ICI 

 

[1] « Il vaut mieux avoir une méthode mauvaise plutôt que de n’en avoir aucune »

[2] À bien différencier des hippies-de-merde « They wanna save earth but all they do is smoke pot and smell bad. »

[3] Bon sang mais de quoi parle-t-il ?

[4]“Non, parce que vous aurez, appris, dans une gare, et une gare ! c’est un lieu où on croise, les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, parce que c’est un lieu où on passe.” Emmanuel Macron, 29 juin 2017.

[5] «  Le contraire de toute vérité est aussi vrai que la vérité elle-même ! »/ « Et si le Temps n’est pas une réalité, l’espace qui semble exister entre le Monde et l’Eternité, entre la Souffrance et la Félicité, entre le Bien et le Mal, n’est qu’un illusion. » / « Il y a là un enseignement dont tu vas rire, c’est que l’Amour, ô Govinda, doit tout dominer. Analyser le monde, l’expliquer, le mépriser, cela peut être l’affaire des grands penseurs. Mais pour moi il n’y a qu’une chose qui importe, c’est de pouvoir l’aimer, de ne pas le mépriser, de ne point le haïr tout en ne me haïssant pas moi-même, de pouvoir unir dans mon amour, dans mon admiration et dans mon respect, tous les êtres de la terre sans m’en exclure. »

[6]  « Pour voir une chose, il faut la comprendre. Un fauteuil présuppose le corps humain, ses articulations, ses divers membres ; des ciseaux, l’action de couper (…). Le sauvage ne perçoit pas la bible du missionnaire ; le passager d’un bateau ne voit pas les mêmes cordages que les hommes d’équipage. » Borges, Le livre de sable.

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