N.

Rien n’arrive par hasard.

Phil

Que lis-je ? Cette question reviendrait-elle à savoir ce qui me nourrit ?

En manière d’entrée, je vous proposerai aujourd’hui un non-roman, avec le souhait qu’il ouvre grand votre curiosité pour ses somptueux héritiers [1]  – d’abord aux plus jeunes d’entre vous, pour préparer votre palais ; aussi à ceux qui se vanteraient de crouler sous l’âge, un grand courant d’air souleveur de chapeau vous fera le plus grand bien ! Jeunesse se passe et nous avec…jusqu’à relire ce livre et que soudain le vent chaud se lève et les poumons se gonflent à nouveau du parfum frais des lilas bleus…

L’avantage supérieur des déclarations dénuées de sens est qu’elles autorisent toutes les interprétations, «  Pensons printemps ! » Pensons amour ! Floraison ! – Immaturité ? – Lisons Nadja ! – Serait-il possible, contrairement à ce que veut l’histoire, que nous ayons connu un jour (lointain ô si lointain…), l’amour ?

« Qui suis-je ? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? ».

Le début tonitruant court sur la quête d’identité et le parti pris que « rien n’arrive par hasard » donc. On décide aussi peu ce qu’on désire que ce que l’on pense : ici commence la liberté surréaliste, ni logique ni raisonnable – comment serait-elle objective ?  Breton abandonne la quête vaniteuse d’unicité de la personnalité, et érige l’objectivité comme idéal littéraire. C’est là qu’il m’échappe, par sa définition de la littérature, lorsqu’il considère qu’écrire Salammbô pour donner la sensation du jaune est une préoccupation « extra littéraire », lorsqu’il renie la description et tache son livre de médiocres photographies qui crèvent l’imaginaire (par sa faute il me faudra une nouvelle vie pour imaginer des « yeux de fougères »). Breton est le théoricien du surréalisme et c’est bien son principal défaut (théoricien sublime, d’abord écrivain heureusement – « Ainsi en va-t-il de ces sensations électives dont j’ai parlé et dont la part d’incommunicabilité même est une source de plaisirs inégalables. »).

Je relis, des réflexions me viennent… – Serait-ce à lui que le Grand Romancier a pris cette horripilante manie de justifier ce qu’il écrit ?  Enchaine bon sang ! Pendant le premier chapitre le Moi-Je attends une aventure…s’ennuie-t-il ? Cherche à abandonner le conformisme…un symbole pour 68 ..tout de même plus élégant…  – Bref je m’ennuie jusqu’à l’entrée en scène de Nadja, et cet ennui même lui donne de l’élan.

Nadja ne se pourrait attendre, vouloir ni même espérer. Elle apparaît comme « le début de l’espérance et seulement le début » ; un merveilleux subjonctif qui ne s’indicative pas ; une étincelle qui arrache une larme brûlante à des yeux givrés ; une face cachée (« La vie est autre que ce qu’on écrit. » – surtout autre que ce qu’on croit). Moi qui m’ennuyais si bien…l’âge apportant la sagesse…Qu’est-ce qui m’a pris ? J’étais pourtant parvenu à éviter de subir ces rencontres. Quoi ? On voudrait me sortir de moi-même ? La belle affaire ! J’y suis j’y reste, tant pis pour moi. Et en quoi parviendrais-je encore à croire après tant d’années ? La femme-de-trop est passée depuis bien longtemps. Mais les passions n’appartiennent à personne, tout le confort de mon quotidien a crevé au contact des roses passées [2].  Nadja l’accident dérive au fond des rues. Elle m’aime soudain, pour rien, et par là m’apaise. Nadja l’absente, par définition, nous anime de sa présence. Le livre suit sa nage et la tête nous tourne.

Breton a conceptualisé le surréalisme puis cherché à en faire un mode de vie ; Nadja n’en savait pas même le nom, c’était sa façon d’être. Ou bien préfèrera-t-on parler d’une manière plus ou moins poétique d’habiter la vie. Les êtres sans poésie finissent par ennuyer. « Plus de mystère, plus de niaiserie, on a bouffé toute sa poésie puisqu’on a vécu jusque là. »[3]. Nadja n’est certainement pas sympa, elle est exceptionnelle. Ici s’opère la différenciation fondamentale entre deux classes d’êtres. « C’est à une puissance extrême de défi que certains êtres très rares qui peuvent les uns les autres tout attendre et tout craindre se reconnaîtront toujours. ». Il n’y a pas de concession avec la vie.

Nadja est aussi le livre de la rue et de son appréhension – l’explorer, s’y abandonner, en laissant le temps, taquin, oeuvrer. L’ambition de rien de moins que de réinventer l’existence, dont la candeur adoucit le ridicule de la prétention. Quelque part nous courrons tous avec Breton, enfin tous…nous autres…étrangers des United Start-up Nations.

J’espère, en tout cas, que la présentation d’une série d’observations de cet ordre et de celle qui va suivre sera de nature à précipiter quelques hommes dans la rue, après leur avoir fait prendre conscience, sinon du néant, du moins de la grande insuffisance de tout calcul soi-disant rigoureux sur eux-mêmes, de toute action qui exige une application suivie, et qui a pu être préméditée. Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. (…) L’événement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens propre de sa vie, cet événement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail. 

Nadja aurait pu être un grand roman poétique, mais le souffle retombe. Parfois la recherche de l’anormal l’emporte sur le jeu, et alors je m’ennuie à nouveau, tout devient banal, bizarre, grotesque… Breton prétend que Nadja a réellement existé, je veux bien le croire tant elle est le moteur poétique du livre, l’artiste des deux ; André reste le critique au pire, le biographe au mieux – Breton pèse, Nadja l’anime. Hugo écrivait « Un homme sans femme, c’est un pistolet sans chien : c’est la femme qui fait partir l’homme »[4], c’est Nadja qui a fait partir Breton et qui lui souffle le commentaire de l’anecdote sur les portes de Victor Hugo et Juliette Drouet « Et que nous ferait tout le génie du monde s’il n’admettait près de lui cette adorable correction qui est celle de l’amour, et tient toute dans la réplique de Juliette. » Breton, le plus grand confesseur de la poésie à notre époque [5]. Le côté exaspérant de Breton permet de maintenir son livre extérieur à soi-même et fait finalement le plus grand bien. Son insuffisance le sauve. Elle lui permet d’être prolongé.

Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, je ne cherche pas à minimiser l’impact que ce livre aurait pu avoir sur le jeune homme que j’aurais pu être (si contrairement à ce que veut l’histoire je n’étais pas né vieux… ), et le meilleur témoignage en est sûrement que je me souvienne de ses phrases à la virgule des années plus tard.

« L’attente absurde, terrible, où l’on ne sait quel objet changer de place, quel geste répéter, qu’entreprendre pour faire arriver ce qu’on attend… »

« Et ce rien de « déclassé » que nous aimons tant. »

« Allons, ce n’étaient pas encore ceux-là qu’on trouverait prêts à faire la Révolution »

« Chez nous, bien sûr tout était très propre, mais lui, comprenez-vous, il n’était pas fait pour la voir, quand il rentrait, en tablier. »

« Cette idée l’enchante, en raison de ce qu’un tel voyage a pour elle d’irréalisable. »

« Tant pis. Mais…et cette grande idée ? J’avais si bien commencé tout à l’heure à la voir. C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. Vous ne pouviez manquer d’arriver à cette étoile. A vous entendre parler, je sentais que rien ne vous en empêcherait : rien, pas même moi… Vous ne pourrez jamais voir cette étoile comme je la voyais. Vous en comprenez pas : elle est comme le coeur d’une fleur sans coeur. »

« Mais « à moins que », n’est-ce pas là que réside la grande possibilité d’intervention de Nadja, très au-delà de la chance ? »

« Elle reste quelque temps silencieuse, je crois qu’elle a les larmes aux yeux. Puis, soudain, se plaçant devant moi, m’arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m’appeler, comme on appellerait quelqu’un, de salle en salle, dans un château vide (…) »

« Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glace »

« Nous déambulons par les rues, l’un près de l’autre, mais très séparément. »

« Ils ne peuvent y croire, vois-tu, ils ne se remettent pas de nous voir ensemble. C’est si rare cette flamme dans les yeux que tu as, que j’ai. »

« J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et,  sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. »

« …pour elle seul champ d’expérience valable, dans la rue… »

« Avec la fin de mon souffle, qui est le commencement du vôtre.

« Le rose est mieux que le noir, mais les deux s’accordent » – nous acquiesçons de la tête

« Mais ainsi en va, n’est-ce pas, du monde extérieur, cette histoire à dormir debout. »

Dieu merci toute cette agitation ne durera que quelques jours, je m’installerai à nouveau dans le court du temps ou me rejetterai aux rues,et à nouveau j’aurai besoin, d’un bon livre.

AJOUTER AU PANIER 

(pour les plus riches d’entre vous …)

(Pour les pauvres qui ont a) une imprimante ou b) pas peur de lire sur un écran, c’est par ici. And for our english speaking readership – and I know there is a lot of you out there because Le Livre Parfait aims to be very international – brace yourself, you can find Nadja here, and it’s free)

 

IMG_4604______________________

[1]Je pense à Gracq, Cortazar…

[2]« Les passions n’appartiennent à personne, l’amour, surtout, n’est que fleur de vie dans le jardin de la jeunesse. » LFC, MàC

[3]LFC, VBN

[4]les Misérables

[5]Gracq

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