Chers Paresseux,

Chers Paresseux[1],

Il m’a semblé nécessaire de vous entretenir d’un ouvrage formidable qui, si vous ne le connaissez pas déjà, pourrait bien devenir votre bible, le manifeste des gens de notre espèce. C’est un tout petit livre, ce qui en fait un compagnon de voyage idéal. Si vous avez atteint un stade de paresse plus avancé, il conviendra de fait comme livre de chevet, attention toutefois à rabattre votre poil pour une meilleur prise en main. Ce petit livre, qui contient une proportion de bons mots à faire pâlir un Churchill, c’est Le Paresseux[2], par Samuel Johnson, soit 21 textes, d’abord parus sous forme de chroniques entre 1758 et 1760.

Tantôt affable, tantôt caustique, toujours facétieux, SJ brosse chaque semaine un portrait tendre et sévère à la fois des mentalités et des maux de ses contemporains, souvent sous la forme d’un courrier des lecteurs, voire d’un courrier du coeur, dans lequel d’imaginaires et fidèles fans, aux noms croquignolets (Zacharie Thériaque, Dick Linger, Molly L’esprit,…), questionnent et discourent l’air de rien autour de thématiques aussi imposantes et variées que la guerre, le travail des femmes, l’instruction, l’insouciance, la jalousie, et j’en passe, “Tout homme à ses sujets de plaintes”[3]… Au fil des pages, on parle du temps qui passe et du temps qu’il fait, de la paresse bien sûr, du rapport au travail, et de sa valeur (OVERRATED!), de l’ennui aussi…

Si comme moi vous êtes né avec une aussi belle crinière sur la tête qu’au creux de la main, vous vous sentirez sans doute conforté dans votre travers, et empli d’arguments nouveaux pour justifier le bien-fondé de votre inclination auprès de qui peut bien vous en faire le reproche, en même temps que votre réflexion sur la portée métaphysique de votre paresse se trouvera nourrie. Si vous êtes un travailleur, ou un snob, cela devrait vous plaire quand même. Paresseux n’est pas fainéant, et ce qu’il y a de merveilleux à propos du Docteur Johnson, c’est qu’il n’est jamais inconséquent, certaines pages sont à lire et à relire comme des mantras. “Quelques-uns des anciens sages qui ont consacré leurs talents à la recherche du bien suprême, pensent que le souverain bonheur de la terre est la quiétude, c’est-à-dire un repos de l’âme et du corps ; […]” (OUI ! OUI !)

Comme tout homme de qualité – et en bon paresseux – SJ affichait un penchant certain pour la race supérieure[4]. James Boswell, son biographe, rencontré dans une librairie vers 1760, eut même l’insigne honneur de rencontrer Hodge, vénéré chat de Johnson[5] : «Ceci me remet en mémoire le compte-rendu grotesque qu’il fit à M. Langton de l’état déplorable d’un jeune homme de bonne famille. “ Monsieur, aux dernières nouvelles que j’ai eues de lui, il parcourait la ville en abattant les chats à coups de pistolet.” Et alors dans une sorte de douce rêverie, il pensa à son chat favori, et dit : “Mais Hodge ne sera pas abattu, non Hodge ne sera pas abattu.”». Considérée par Carlyle comme un ouvrage “au-delà de tout autre produit du XVIIIe siècle”[6], l’oeuvre de Boswell, The Life of Samuel Johnson, fourmillant d’anecdotes et de conversations, participe autant de la célébrité de Jonhson que ses écrits propresLes grandes rencontres ont lieu dans les librairies[7], CQFD [8]!

La conversation prend du temps, la mélancolie aussi[9] – ce n’est pas l’auteur de ces lignes qui démentira – ainsi SJ afficha un taux de productivité proche de zéro pendant plusieurs années consécutives. La différence entre lui et moi tient cependant au fait qu’il avait auparavant écrit un certain nombre de trucs brillants[10], ce qui lui valu un copieux revenu d’existence (qui a dit “jalousie” ? ça ne m’effleure même pas). Au reste, il suffit d’observer son oeuvre pour conclure que paresse et prolixité ne sont pas nécessairement incompatibles[11], de là plusieurs hypothèses : 1) il n’était pas si paresseux[12], 2) il était paresseux mais “fort bien fouetté”[13] ou 3) en tant qu’en anglais, il en fît peu ou prou autant en 3 ans que je ne pourrais en faire en 1600 : “Trois pour 1600. Telle est la proportion d’un Anglais pour un Français” (dit-il)… Il s’agirait donc de demander un passeport britannique[14]

Mais enfin, c’est l’heure de ma sieste et je vous en ai déjà trop dit, donc si « Je le veux » apparaît en lettres d’or entre vos deux oreilles, c’est par ici ! Et si vous avez la flemme de vous ruer chez un libraire ou la peur panique d’y rencontrer un biographe (écossais de surcroit) un peu collant[15], je vais me montrer délicieuse comme à mon habitude et vous dire qu’il se trouve intégralement en pdf ici. Vous n’aurez plus qu’à l’imprimer en loucedé au bureau, ça vous fera une bonne excuse pour ne pas travailler… et si vous n’avez pas de bureau, lisez le sur votre smartphone ! (si vous n’avez pas de smartphone, sachez que je vous admire mais que je ne peux rien de plus pour vous).


Votre humble serviteur, LLP.

cat-sleeping
Mignon paresseux érudit

 

[1] Ceux qui ne se sentent pas visés peuvent aussi continuer à lire.

[2] Titre original : The Idler. A ne pas confondre avec lazy !

[3] Traduction française, M.Varney, Maradan, Paris, 1790. Pour nos amis qui ne maîtrisent pas la langue de Shakespeare.

[4] Ne commencez pas à vous offusquer, il s’agit de celle qui fait miaou !

[5] a cat-worth-knowing : vous en connaissez beaucoup des chats qui ont une page wikipédia et une statue en bronze ? C’est bien ce qui me semblait…

[6] Oui oui, mieux que la mayonnaise, le dentier en porcelaine, la guillotine et les pseudos-Lumières d’outre-Manche.

[7] ça marche aussi pour leur parent pauvre/communiste : les bibliothèques.

[8] Que tous les utilisateurs de Tinder aillent périr dans les flammes de l’enfer.

[9] “Les gens vraiment profonds s’enfoncent.”, Thomas l’imposteur, Cocteau, 1923.

[10] Notamment sur les concombres : “Le concombre doit être coupé en fines lamelles, assaisonné de poivre et de vinaigre, puis jeté à la poubelle, car c’est un légume immangeable.”, et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg !

[11] Et c’est là que le bât blesse.

[12] “Remboursées, nos invitations !”

[13] Par son maître d’école ! comme il le raconte à Boswell (je vous ai vu venir bande de petits vicelards)… Et ce pour devenir un des meilleurs latinistes de son temps, ça vaut le coup (au propre comme au figuré).

[14] Tu as bien lu petite grenouille, alors ne va pas penser que c’est OK d’avoir encore fait une nuit de 12h, et que l’exploit principal de ta journée soit d’être sorti de ton lit. Si tes amis over-achiever ne te font pas déjà assez complexer comme ça, j’ajouterai cette phrase de SJ pour t’achever : « Qui peut être plus paresseux que le lecteur du Paresseux ? ».

[15] Phobie assez rare au demeurant.

 

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