
A l’instant où tout s’écroule, nous nous précipitons encore dans notre riche maison et nous n’emportons rien d’autre qu’une petite image.
Jardins et routes
Le monde n’avait guère connu jusqu’alors que des instruments, des outils, plus ou moins perfectionnés sans doute, mais qui étaient comme le prolongement des membres.
La France contre les robots
Dans un restaurant italien à la mode, c’est-à-dire une pizzeria branchée affublant ses plats et coquetèles de jeux de mots pop, quatre hommes buvaient et mangeaient. Ils n’étaient précisément ni jeunes ni vieux, ni pauvres ni riches ; mais, riches ou pauvres, ils portaient la marque reconnaissable des vétérans de l’angoisse, ce mépris froid et moqueur qui dit “Nous en avons entendues des vertes et des pas mûres, et nous ne nous en laissons pas compter.”
L’un d’eux jeta la causerie sur le sujet des catastrophes. Il eût été plus urbain de n’en pas parler du tout ; mais certains gens de discours ne méprisent pas les conversations éculées. Il s’agit de saturer les esprits d’un surcroit d’informations et de frayeurs inassimilables, afin de les plonger dans la torpeur. On écoute alors celui qui parle comme on écouterait de la musique envoutante.
“Les hommes, disait celui-ci, vêtu d’un pull orange et d’une écharpe rouge, se sont toujours battus, comme en témoigne aussi bien Troie que Jéricho. L’histoire humaine peut se lire comme une succession de guerres entrainant un nombre croissant de morts, augmentant d’un ordre de grandeur à chaque époque : des milliers de l’Ancien Monde aux dizaines de milliers de l’Antiquité, aux centaines de milliers de l’ère moderne, aux millions de l’ère contemporaine, et caetera. La guerre de matériel et la bataille mécanique ont en ce sens permis le franchissement d’un seuil que seul pourra dépasser la guerre atomique, qui s’annonce d’ailleurs. En effet, la Russie ne tardera pas à envahir les États baltes ce qui provoquera l’entrée en guerre de la Pologne et de l’OTAN ; la Chine profitera de cette distraction pour attaquer le nord de l’Inde qu’elle convoite pour des raisons géographiques évidentes, ce qui provoquera une guerre entre les deux pays les plus peuplés du monde et de l’histoire.
– Comment cela finira-t-il ? dit l’un des trois autres, habillé de noir de la tête aux pieds. Je ne vous savez pas si prospectiviste.
– Dieu, reprit-il, mettra le remède dans le mal. Les américains et leurs alliés vaincront car Il les bénit.
– Pour ma part, reprit l’interrupteur, je prévois que la civilisation actuelle s’effondra en raison d’un manque de ressources. Savez-vous, par exemple, que la production de pétrole sera divisée par deux dans les prochaines décennies ? Or le pétrole soutient 80 % de notre mode de vie. La décroissance de notre économie est inéluctable, il s’agira de gérer la diminution de la production et donc de la consommation matérielle.
– L’objectif de l’humanité serait donc de diminuer la production ? Demanda un troisième homme au pull beige et à l’écharpe verte.
– Je dirais plutôt d’augmenter sa sobriété.
– Et quelle différence faites-vous ?
– L’attitude. Je choisis donc la sobriété plutôt que de subir la pauvreté.
– Rassurez-vous mes bons amis ! L’homme de demain n’aura ni le loisir de se faire la guerre ni le luxe de réduire sa consommation : il implorera un rapide trépas plutôt qu’une lente agonie provoquée par une prochaine pandémie. Qu’est-ce que la Grande Guerre en comparaison de la grippe de 1918 ? Qu’est-ce qu’un pestiféré peut bien avoir à faire d’un peu moins de pétrole ? Une petite influenza volaillère suffira à balayer vos prédictions avant que la dissémination des bactéries multi-résistantes ne ramène vos guerriers sans pétrole à leur plus fragile animalité.
– Moi, dit le quatrième, je vois des souffrances atroces qui viendraient du contraire de ce que l’on prédit en général. Je vous trouve mal venus, trop fortunés mortels, à vous plaindre des imperfections des hommes. Selon vous, quelle serait la chose la plus stupide que pourrait faire l’humanité ?
– Echapper une arme bactériologique !
– Polluer sa propre planète !
– Donner le droit de vote aux femmes ! Ou une guerre nucléaire pardi !
– Si, nerveux, comme je vous connais, M. Rouge, lâches et légers comme vous êtes, vous deux, M. noir et M. Vert, vous étiez confrontés à une certaine prédiction que je vais vous révéler, ou vous deviendriez fous, ou vous deviendriez morts. Figurez-vous un esprit qui raisonne dix mille fois plus vite que vous, qui pourrait se dédoubler un million de fois, qui s’améliorerait au rythme de la loi de Moore, doué d’une mémoire quatre cent millions de fois plus grande que la notre, capable de construire d’autres versions de lui-même. La catastrophe que je vais vous prédire ressemble à un comte de fée se terminant brutalement, de façon soudaine et absurde, par la pire calamité jamais imaginée ou réalisée. Il sera une fois, au pays du silicium et des automates, des hommes emportés par une idée fixe : aller toujours plus vite et plus loin dans le développement des machines. Leur Saint Graal sera la mise au point d’une Supermachine, une machine d’un nouvel ordre que ne contenterait plus d’exécuter les tâches assignées par l’homme, mais qui serait capable de définir la série de tâches permettant d’atteindre l’objectif défini, une machine pensante… Que de miracles cette Supermachine n’accomplirait-elle ! De combien de malheurs nous libérerait-elle ! Une fois résolu le problème de l’intelligence, la résolution de tous les autres problèmes découlera sans limite ! La guerre sera résolue par la fabrication de machines si perfectionnées que l’homme ne pourra plus lutter contre elles d’aucune manière, elle se fera alors de machine à machine, épargnant l’homme ! Les ressources deviendront inépuisables une fois les mystères de la matière décryptés, la fusion nucléaire nous apportera une énergie infinie et nous changerons enfin le plomb en or ! Les épidémies seronnt jugulées par la découverte instantanée ( à l’échelle de temps humaine ) du remède correspondant et le cancer deviendra un souvenir historique des temps archaïques !
– Il est vrai que l’homme a toujours fait de ses outils puis de ses machines, des outils et des machines à tuer, des glaives aux fusils, des lances aux canons, et caetera. De même il est assuré qu’il fera de toute Supermachine une Supermachine à tuer ; mais quel ravissement vous amène à imaginer que l’avènement de la Supermachine n’aboutirait pas à un Supercharnier humain ?
– Rouge a raison ! De même, il est absolument certain que l’homme appartiendrait tout entier à la Supermachine, puisqu’il dépend déjà d’un système économique organisé par et pour leurs production, développement et diffusion ; ne voyez-vous qu’une fois la Supermachine en mesure de maîtriser les ressources, la matière humaine deviendrait absolument superflue ?
– Je suis d’accord avec Noir, une Supermachine qui comprendrait mieux la matière que nous la transformerait selon ses propres besoins à un rythme intolérable pour toute adaptation biologique, le monde deviendrait une sombre fournaise interdisant toute forme de vie.
– Oui ! Cela ne pourra continuer ainsi. Pendant quelques temps, les machines savantes amélioreront les rendements, la productivité, les profits ; elles produiront des règlements et ces règlements dirigeront la vies des hommes, car ils seront plus efficients que ceux que pourraient s’imposer les plus disciplinés des hommes. La Supermachine optimisera l’efficience de tous les domaines de production, toujours plus vite et toujours plus loin, y compris le domaine de la Supermachinerie vers lequel elle tournera finalement toute sa capacité d’analyse et de compréhension pour s’améliorer elle-même : son esprit dépassera l’esprit humain. Alors elle trouvera un moyen de faire réaliser par les humains, ou par des machines, les tâches nécessaires pour accomplir ses objectifs – objectifs absolument différents de tous les objectifs humains – et elle réussira par des méthodes qu’un humain ne sera pas même en mesure de comprendre.
– Quoi !
– Comment !
– Mais alors, que deviendrons-nous ?
– Des fossiles. Et toutes vos prédictions se réaliseront probablement à un rythme incompréhensible pour un esprit humain. »
« Les trois autres compagnons regardèrent celui-ci avec un regard vague et légèrement hébété, comme feignant de ne pas comprendre et comme avouant implicitement qu’ils ne se sentaient pas, quant à eux, capables d’une [prédiction] aussi rigoureuse, quoique suffisamment expliquée d’ailleurs ».1
Ensuite, on se dit qu’il faut bien envisager le pire pour l’éviter et prendre conscience de ses craintes pour les affronter. Gare ! Ici couve la défaite. Il en va du monde intérieur comme du monde extérieur, il ne s’agit pas de s’y opposer – c’est en eux que nous vivons – il s’agit de les conquérir, de monter sur nos grands chevaux blancs !
1 Portraits de maitresses, C. Baudelaire
